Par Juliette Fontaine
Voir l’artiste et l’œuvre sur le site de Pandore Éditions :
Katerina Christidi – Telephone Call Drawings

« La ligne, c’est d’ailleurs tant de choses ! Fleuve au lointain. Pensées. Voie. Attaque. Épée, piqûre, flèche, rayon. Tranchant du couteau. Échaufaudage. Charpentier de toute forme : fil à plomb. »
Paul Klee
Ces dessins si singuliers de Katerina Christidi sont réalisés sur des feuilles d’un papier ordinaire comme arrachées à un cahier d’écolière. Sans distinction, ils s’élaborent au moment d’un échange au téléphone avec un.e ami.e dans une relation de confiance, mais aussi durant une communication distante, dénuée de proximité. Faisant apparaître quelques bribes écrites entremêlées dans les courbes dessinées, l’artiste les poursuit d’une conversation à l’autre, comme des notes prises sur des papiers de hasard, témoignant précieusement de quelques instants traversés de vie et d’altérité. Les ajustements colorés sont d’une vivacité acide et enjouée. Les outils sont simples : crayons à papier et de couleurs (le plus souvent primaires et secondaires), stylos bic, plume ou rapidographe humectés d’encre de Chine.
Je tisse un lien entre les tracés libres et désinvoltes de Katerina Christidi et l’esprit surréaliste. À mes yeux, il y a un rapprochement entre les telephone call drawings et l’écriture automatique, cette technique littéraire dans laquelle la conscience et la volonté n’interviennent pas, ou peu. De part leur intérêt pour l’inconscient, les surréalistes arpentaient passionnément des mondes oniriques dans lesquels l’imaginaire résonne par ses démeusures. Et là encore, les dessins de l’artiste contemporaine semblent cotoyer ces territoires sur lesquels se nourrissent autant de gestes procédant plutôt par éloignements, écarts et débordements, inachèvements et répétitions, et non pas par raisonnement synthétique. Ainsi, réalisé dans une certaine laxité propre à la rêverie, le processus de cette pratique du dessin convoque le surgissement d’images de l’inconscient. Le geste de l’artiste ne calcule pas, il transforme. Il ne prouve rien, il expérimente constamment. Il est même à supposer que c’est la vacance créée par une conversation téléphonique qui produit cette disponibilité féconde de l’esprit. « En écoutant en dessinant », l’artiste laisse la place à la parole de l’autre, dans une sorte d’écoute flottante : attentive aux mots du locuteur, à leur potentiel visuel, sa main sur la feuille esquisse, délie et figure. L’esprit divague sans jamais se perdre tout à fait, ni trop réfléchir à ce qu’il entend. Dans cet interstice, une irruption d’images germe dans l’inconscient, l’imaginaire ouvre ses écluses.
La main vagabonde semble partir d’une absence d’intention. Dans des inflexions libres, inattendues et imprévisibles, le dessin ignore sa propre évolution : il n’anticipe rien et risque un parcours désorienté, voire délicieusement chaotique. En cherchant sa voie comme sur un fil, des rencontres fertiles émergent dans les formes et les traces écloses comparables à de réelles fulgurances musicales. Entre les mots, dans le croisement des voix, les traits s’agencent pour donner forme selon un principe de métamorphose. Le dessin se gonfle comme une rumeur, se déploie dans le ruisseau d’une sorte de flux, qui porte le geste de la main. Son éloquence repose sur un équilibre ténu, à mi-chemin entre l’évidence et l’indéchiffrable. Nous nous retrouvons devant une sorte de traversée au coeur d’une psyché humaine dont nous n’aurons jamais la clef, et c’est tant mieux. Et devant leur alchimie secrête, notre lecture de ces dessins est vouée à l’incertitude et à l’errance propres à la poésie.
Juliette Fontaine, février 2026